à
travers l’estuaire - texte
| introduction | |
| Introducteur :
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Marick ouvre les yeux. Une plage humide et sale. Le temps aussi est humide et sale. Ses baskets sont trouées et mouillées. Son pantalon est plein de sable. |
| Marick : | A l’intérieur aussi. Ça gratte. |
| Introducteur : | Un remorqueur passe. Tellement bruyant qu’on n’entend même plus les machines et les grues de l’autre côté. |
| Marick : | Je suis perdu, j’ai faim, j’ai soif, je suis fatigué, j’ai envie d’être au sec. |
| Introducteur : | La plage n’est pas une plage. C’est seulement une petite île, une bande de sable gris au milieu du bras de mer. Gris comme les nuages bas, gris comme la mer, gris comme le remorqueur qui passe. |
| Marick (se lève) | Aïe ! mon genou me fait mal. |
| le Homard | |
| Marick : | Pas moyen de me rappeler comment je suis arrivé ici, ni pourquoi. Je ne sais pas où je suis. Je vois le rivage là-bas. Je veux y aller. |
| (apparition du homard) | |
| Marick : | Un crabe ! |
| le Homard : | Crabe, et puis quoi encore ? Attention à ce que tu dis ! Je suis le roi des crustacés, l’empereur des carapaces, le pape des bêtes à pinces, je suis Sa Majesté Homard 1er le Blindé, à la recherche de mes frères qui ont quitté ce bras de mer. Qu’est-ce que tu fais sur mon territoire ? |
| Marick : | Je ne sais pas. Je suis perdu. Je ne me rappelle rien. Aide-moi à rejoindre le rivage, aide-moi à me retrouver. |
| le Homard : | Ça va. Monte sur mon dos, je t’emmène. |
| (il part en marche arrière) | |
| Marick : | Mais tu nages à l’envers ! Je ne veux pas aller vers la mer ! Je veux aller de l’autre côté, vers la terre, vers le rivage ! |
| le Homard : | Tous les homards nagent à l’envers, tu devrais le savoir. Lâche mes antennes ! Pas question d’aller vers le rivage, la terre, les berges, les digues, les plages ! Je t’emmène vers la haute mer ! Nous trouverons mes frères, partis l’année dernière ! Lâche mes antennes, nom d’un bernard-l’ermite, tu me fais mal ! |
| Marick : | Je veux aller vers la terre ! Je tire tes antennes, je tire tes antennes ! |
| (traversée) | |
| Marick : | La terre, le rivage, je suis sauvé ! |
| le Homard : | Euh… Tu peux lâcher mes antennes maintenant ? Regarde : mes frères sont là, blottis près de la digue, ils n’étaient pas allés bien loin. Tu m’as mené à eux. Viens, Enfant, que je te remercie. |
| (il pince la peau de Marick à la base du cou. On voit la marque.) | |
| Marick : | Aïe ! |
| le Homard : | Adieu, Enfant. (il disparaît) |
| le Goéland | |
| Marick : | Pas moyen de me rappeler comment je suis arrivé ici, ni pourquoi. Il n’y a pas plus de panneaux indicateurs que de tartines entre mes dents. J’ai faim. |
| (apparition du Goéland) | |
| Marick : | Un pigeon ! |
| le Goéland : | Pigeon, et puis quoi encore ? Attention à ce que tu dis ! Je suis le roi des volatiles, l’empereur des emplumés, le pape des oiseaux de mer, je suis Sa Majesté Goéland 1er l’Elégant, gardien des airs et des vents. Qu’est-ce que tu fais dans mon domaine ? |
| Marick : | Je ne sais pas. J’ai faim. Je ne me rappelle rien. Aide-moi à trouver à manger, aide-moi à me retrouver. |
| le Goéland : | Ça va. Tu vas partager mon repas. Aujourd’hui poisson pourri pêché parmi les poubelles du port. |
| Marick : | Non ! Goéland, pas de poisson pourri ! Je veux du poisson frais ! |
| le Goéland : | Il y a longtemps qu’on ne trouve plus de poisson frais dans ce bras de mer. |
| (Marick saute sur le dos du Goéland) | |
| Marick : | Emmène-moi vers les entrepôts ! Tu vas voir ! Des salles entières pleines de poissons frais, brillants, frétillants ! |
| (ils volent vers les entrepôts) | |
| Marick : | Entre par l’aérateur ! Oui ! Ici, ici ! A table ! à table ! |
| le Goéland : | Ah dis donc ! les entrepôts des pêcheries ! ça, c’est du poisson ! C’est décidé, j’abandonne les poubelles. Viens, Enfant, que je te remercie. |
| (il pince avec son bec la peau de Marick à la base du cou. On voit la marque.) | |
| Marick : | Aïe ! |
| le Goéland : | Adieu, Enfant. (il disparaît) |
| le Rat | |
| Marick : | Pas moyen de me rappeler comment je suis arrivé ici, ni pourquoi. Je ne comprends rien. Je suis fatigué, j’ai peur. |
| (apparition du Rat) | |
| Marick : | Une souris ! |
| le Rat : | Souris, et puis quoi encore ? Attention à ce que tu dis ! Je suis le roi des quadrupèdes, l’empereur des moustaches, le pape des rongeurs, je suis Sa Majesté Rat 1er le Catcheur. Qu’est-ce que tu fais sur mes terres ? |
| Marick : | Je ne sais pas. J’ai peur. Je ne me rappelle rien. Aide-moi à trouver un abri, aide-moi à me retrouver. |
| le Rat : | Ça va. Tu pourras dormir dans mes caves. Mais il faut que tu le mérites ! |
| (le défi) | |
| le Rat : | Ha ha ! En garde ! qu’est-ce que tu vaux ? Allez ! défends-toi ! Si tu gagnes, je te donnerai un abri et je veillerai moi-même sur ton sommeil. Si tu perds, je te dévorerai morceau par morceau, en commençant par les extrémités : le nez, les oreilles, et les gros orteils. |
| Marick : | Non ! Rat, pas la bagarre ! Je n’en peux plus ! Ecoute-moi, Rat ! Si nous jouions ma sieste, plutôt ? |
| le Rat : | … ? |
| Marick : | Un jeu, Rat, un jeu ! (Il met sa main dans son dos et fait « ciseaux, marteau, papier ») |
| le Rat (il rit) : | Encore ! |
| (ils jouent. Le Rat prend beaucoup de plaisir. A la fin Marick gagne.) | |
| le Rat : | Ah. Tu as gagné. Bon. Dors, Enfant. Comme convenu, je veille sur toi. |
| (Marick dort, puis se réveille, reposé.) | |
| Le Rat : | Viens, Enfant, que je te remercie de ce bon moment. |
| (il pince avec ses dents la peau de Marick à la base du cou. On voit la marque.) | |
| Marick : | Aïe ! |
| le Rat : | Adieu, Enfant. (il disparaît) |
| le Scolopendre | |
| Marick : | Pas moyen de me rappeler comment je suis arrivé ici, ni pourquoi. Tout est mouillé, tout est salé. Il n’y a que ma bouche qui est sèche. J’ai soif. |
| (apparition du Scolopendre.) | |
| Marick : | Une fourmi ! |
| le Scolopendre : | Fourmi, et puis quoi encore ? Attention à ce que tu dis ! Je suis le roi des rampants, l’empereur des mille-pattes, le pape des vermines venimeuses, je suis Sa Majesté Scolopendre 1er l’Empoisonneur. Qu’est-ce que tu fais sur mon terrain ? |
| Marick : | Je ne sais pas. J’ai soif. Je ne me rappelle rien. Aide-moi à trouver à boire, aide-moi à me retrouver. |
| le Scolopendre : | Ça va. Suis-moi dans le cloaque, dans les égouts, dans les fosses stagnantes où je me nourris, tu trouveras à boire. Puis je te piquerai, tu t’endormiras, et ton corps flottera gentiment au milieu des déjections pour toujours. |
| Marick : | Guide-moi, Scolopendre, tiens-moi par la main. |
| (le Scolopendre s’approche, lui tend la patte. Vivement, Marick la saisit, saisit aussi la dernière patte arrière et les noue ensemble.) | |
| le Scolopendre : | Aïe ! Qu’est-ce que tu fais ? |
| Marick : | Jamais, tu m’entends ? je n’irai jamais dans le cloaque ! Mène-moi à l’eau potable tout de suite, ou alors j’attache ta patte 1 avec la patte 999, ta patte 2 avec ta patte 998, ta patte 3 avec ta patte 997, jusqu’à ce que tu ressembles à un échangeur d’autoroute ! |
| Toujours tenu par Marick, le Scolopendre le mène clopin-clopant à un robinet sur un tuyau. | |
| le Scolopendre : | Aïe, aïe, tiens, aïe, regarde, ce robinet, c’est de l’eau, aïe, aïe, mais je ne peux pas l’ouvrir moi-même. |
| (Marick ouvre le robinet et boit) | |
| Marick : | Je ne ferme pas complètement le robinet, je laisse couler un filet d’eau pour toi. |
| le Scolopendre (s’étire) : | Puisque tu me laisses l’eau, je reste ici. Je ne retourne pas dans le cloaque. Ça pue trop, là-bas. Viens, Enfant, que je te remercie. |
| (il pince la peau de Marick à la base du cou. On voit la marque.) | |
| Marick : | Aïe ! |
| le Scolopendre : | Adieu, Enfant. (il disparaît) |
| le déplacement vers |
« vite ! vers les quais ! |
| vivace ! véloce ! dévale ! cavale ! avale ! vole vers la ville ! » | |
| l’Excavatrice | |
| (apparition de l’excavatrice) | |
| l’Excavatrice : | Oh ! toi ! moustique, minus, mi-portion, attention ! tu te jettes dans mes griffes de fer, dans mes pinces d’acier, au bout de mon bras articulé. Allez ! dégage le terrain, laisse les grands travailler. |
| Marick : | Ecoute-moi ! |
| l’Excavatrice : | Dégage le terrain, laisse les grands travailler. |
| Marick : | Ecoute-moi ! |
| l’Excavatrice : | Dégage le terrain, laisse les grands travailler. |
| Marick : | ECOUTE-MOI ! |
| (silence) | |
| Marick : | C’est si important de creuser des trous dans l’eau ? Tu ne peux pas t’arrêter cinq minutes pour faire attention à moi, m’écouter, et répondre à mes questions ? D’abord, qui es-tu ? Réponds ! |
| l’Excavatrice : | Ça va ! ne t’énerve pas ! calme-toi ! j’ai vu les quatre marques sur ton cou ! j’ai vu que tu as rencontré les autres ! tu sais ce que tu veux ! et moi, je sais ce que tu vaux ! ça va ! je te réponds ! Je suis l’Excavatrice aux longs bras de fer entrecroisé, l’Excavatrice puissante et infatigable. Je creuse, je creuse sans arrêt les trous où poussent les maisons, les hangars, les entrepôts, les ports, les quais, les tours, les villes. Je suis utile, je travaille : on me met en route le matin, tout le jour je creuse, je creuse, je creuse, le soir on m’arrête. La nuit, je reste immobile dans le silence, j’attends. Quand revient le jour, je recommence à creuser. |
| Marick : | Quel ennui ! |
| l’Excavatrice : | Oui, c’est vrai, dans un sens c’est un peu monotone. Vivement la retraite. |
| Marick : | La retraite ? quelle retraite ? on te mettra à la casse ! démontée, désossée, en pièces détachées ! Dis-moi aussi : où sommes-nous ? |
| ’Excavatrice : | Nous sommes à la lisière des trois mondes : le monde des animaux, le monde des humains, le monde des machines. Il ne fait pas bon se perdre ici. Ne reste pas. Si tu restes là, tu seras vite oublié, tu t’enliseras, tu t’enfonceras, tu couleras, et à ton tour toi aussi tu oublieras tout. Comme moi tu répéteras toujours la même chose sans savoir pourquoi. |
| Marick : | Alors réponds-moi encore : comment sortir d’ici ? |
| l’Excavatrice : | Cette question n’a pas de sens pour moi. Ici, c’est mon destin. Il n’y a pas d’ailleurs. Navré, Enfant, je n’ai pas de réponse. Mais en creusant j’ai rencontré un jour l’épave d’une goélette. Avant d’être Epave, elle a navigué, elle a vécu, elle a voyagé par le monde. Va la voir. Elle pourra peut-être te répondre. Adieu, Enfant. Vis ta vie. Bonne chance. |
| (Marick descend vers l’Epave) | |
| l’Epave | |
| l’Epave : | Qui me réveille ? Pas tant de bruit, s’il vous plaît ! Respectez mon repos, mon sommeil, ma vieillesse ! Tout de même ! on a droit au calme ! Pauvre de moi : ma colonne vertébrale est vermoulue, les planches de mes flancs sont déclouées, mes mâts gisent en croix sur le fond. Les anémones et les éponges s’incrustent dans ma coque, les moules et les poulpes colonisent mes cales. Laissez-moi reposer au milieu des bancs de poissons muets, dans le silence des courants sans voix, loin de l’agitation, dans le bleu éternel. |
| Marick : | Madame, s’il vous plaît… |
| l’Epave : | Un enfant ! ça alors ! il y a si longtemps que je n’ai pas vu d’enfant ! Quand je naviguais encore, toutes voiles dehors, reine des mers, une poignée de mousses et de gabiers de ton âge grimpaient comme des singes au sommet de mes mâts et de mes vergues. |
| Prenez un ris ! donnez de la toile ! sus au galion ! feu, mille sabords ! à l’abordage ! Toujours vainqueurs. | |
| Mes cales étaient pleines de richesses, d’armes et d’esclaves. Nous étions les maîtres des océans. Ah ! c’était le bon temps. | |
| Marick : | Madame, s’il vous plaît… |
| l’Epave : | Mais maudit soit le jour où, au retour d’une belle expédition, les marins ont festoyé, trop festoyé ! Ils étaient ivres comme des cochons. La nuit, l’officier de quart a coupé les amarres en chantant. |
| J’ai dérivé, j’ai heurté un rocher qui a percé ma coque. J’ai coulé tout doucement, gloub gloub, et je me suis posée au fond. | |
| Marick : | Et les pirates ? |
| l’Epave : | Les pirates ? ils étaient tellement saouls qu’ils ne se sont aperçus de rien. Ils se sont tous noyés. |
| Marick : | C’est raté pour les pirates, rate rate rate. |
| l’Epave : | Il y avait longtemps que je n’avais pas reparlé du bon vieux temps. Ah ! ça fait du bien. |
| Marick : | Madame, s’il vous plaît… |
| l’Epave : | Tu es encore là, toi ? |
| Marick : | Madame, s’il vous plaît, comment est-ce qu’on sort d’ici ? |
| l’Epave : | Ah !
c’est ça que tu veux ! Je peux t’indiquer le chemin, mais je
ne peux pas t’accompagner. Si ça n’a pas changé, longe la berge,
passe par la grève derrière les récifs, suis le tunnel, et tu
sortiras sur les quais de |
| Marick : | Merci, Epave, ne t’inquiète pas. Je ne sais toujours pas où je vais, mais maintenant (il montre les marques qu’il a sur le cou), je sais que je suis capable d’y aller seul. |
| Marick : | Voilà les quais, le port, je me suis retrouvé ! Maintenant, à nous deux, pas de peur, tranquille, les mains dans les poches les pieds dans mes baskets, je suis prêt’ ! à nous deux, à nous deux, |